Fort McMoney, « une plateforme de démocratie directe à l’heure du web »

Le jeu documentaire Fort McMoney, réalisé par le journaliste et cinéaste David Dufresne, propose aux internautes une expérience inédite et ludique. Depuis le 25 novembre, chacun peut s’immerger virtuellement dans une ville pétrolière du Canada et défendre sa vision du monde. Alors que la deuxième partie de l’expérience débutera le 26 janvier, le webdocumentariste a répondu à quelques questions.

Affiche Fort McMoney.

Affiche Fort McMoney.


Qu’est-ce qui vous a donné envie de réaliser un documentaire sur la ville de Fort McMurray (Alberta – Canada) ?

Cette ville pétrolière, bel et bien réelle, est la quintessence de ce qui mène le monde : l’argent. Fort McMoney est en quelque sorte la suite logique de mon précédent webdocumentaire Prison Valley (www.prisonvalley.com), qui se penchait aussi sur une ville mono-industrielle, la prison.

Pouvez-vous nous décrire cet endroit ?
Pour commencer, je citerai la mairesse de Fort McMurray: c’est une ville «au bout de la route, au point que l’on se demande si l’on va y trouver une civilisation». Ensuite, c’est une cité de la ruée vers l’or noir, de la démesure où se joue une partie de l’avenir énergétique de la planète. En dix ans, la population est passée de quelques dizaines de milliers d’habitants à plus de 100 000. Chaque jour plus d’un million et demi de barils de pétrole en est extrait. Dans moins de 20 ans, on en tirera quotidiennement cinq millions.

Quelle est la situation sur place ?
Il existe de fortes tensions entre les partisans de l’industrie pétrolière et ses opposants écolo. Il faut bien comprendre qu’ici il est question de milliards de dollars, d’indépendance énergétique mais aussi d’écologie et d’enjeux sociaux parfois irréversibles. Le Canada détient la troisième plus grande réserve de pétrole du monde grâce aux sables bitumineux de l’Alberta. Mais cela a évidemment un coût environnemental. L’exploitation des sables bitumineux compte pour 7 % du total des émissions de gaz à effet de serre du pays.

Considérez-vous votre documentaire comme étant plutôt à charge contre l’industrie pétrolière ?
Connaissez-vous des documentaires dégagés ? Il ne s’agit pas d’être pour ou contre. Il s’agit de savoir quelle responsabilité nous portons tous dans le monde tel qu’il va (mal). Mais le parti-pris était simple : aller des deux côtés — industriels, environnementalistes — comme sur une ligne de front, où il importait d’écouter les logiques des uns et les convictions des autres.

Comment les entreprises pétrolières présentes sur place vous ont-elles accueilli ?
Elles ont tenté de jouer la montre, dans la plupart des cas. Mais nous avions le luxe du temps documentaire. Il a fallu parfois deux ans de discussions pour arracher une interview ou plus. Les citoyens de la ville et les pouvoirs publics furent bien plus ouverts.

Vous vous qualifiez vous-même dans votre bio Twitter de journaliste « à l’ancienne ». Pourtant vous proposez ici une nouvelle forme journalistique, un objet hybride entre le webdoc et le jeu vidéo… Comment le décririez-vous ? 
Fort McMoney est une sorte de plateforme de démocratie directe à l’heure du web. Le gagnant, s’il y en a un, c’est ça : la confrontation des idées. Fort McMoney vous propose de prendre le contrôle du plus vaste chantier énergétique de la planète et de faire triompher votre vision du monde. C’est à la fois un jeu de simulation, un jeu économique, un jeu de gestion. Et un documentaire en temps réel, avec ses personnages, ses émotions, ses tensions, ses sourires, ses souffrances. C’est une expérience sociale qui repousse les limites de l’univers du documentaire interactif.

Capture d'écran de la page d'accueil du site fortmcmoney.com

Capture d’écran de la page d’accueil du site fortmcmoney.com

Comment vous y êtes-vous pris pour mettre en place un tel projet ?
Fort McMoney est vraiment le fruit de multiples savoir-faire et pour dire plus, le fruit de plusieurs cultures et approches. La Nord Américaine, incarnée par Toxa et l’ONF et une, plus européenne, de mon complice Philippe Brault à la caméra, et de l’équipe d’Arte. En tout, il a fallu plus de deux ans d’enquête, 60 jours de tournage, environ 50 entretiens, 1940 heures de développement et 5 mois de montage.

A quoi l’internaute doit-il s’attendre en pénétrant dans l’univers de Fort McMoney ?
A changer de position. Et de rôle. A entrer dans un film, à y participer. L’internaute est invité à prendre virtuellement les commandes de la cité et devient un acteur essentiel du destin économique, politique, social et environnemental de celle-ci. Durant trois fois quatre semaines, chacun peut explorer la ville sous différentes thématiques, interroger ses habitants, participer à des missions, répondre à des sondages, voter à des référendums, être témoin des changements…

Quel peut-être l’intérêt d’une telle expérience selon vous ? 
Le jeu est un vecteur d’intérêt. En rendant l’internaute acteur, l’idée est de lui faire se poser des questions sur notre monde, notre société et de lui donner la possibilité de faire valoir sa vision des choses et de tenter de convaincre le reste de la communauté. Chaque décision à prendre donne l’occasion de débattre entre les membres. Une bonne façon de prendre conscience des enjeux et de leur impact.

Près de deux mois après le début de l’aventure, quel premier bilan tirez-vous ? 
Lors de la première partie, les joueurs ont pris les commandes de la ville virtuelle au-delà de tous nos espoirs. Ils ont été plus de 191 613 joueurs différents à venir peupler «Fort McMoney» pour 257.482 visites. Soit plus du double de la population réelle de Fort McMurray et de sa «population fantôme». Les Français ont été les plus grands joueurs (38%), suivis des Allemands (27%) et des Canadiens (20%), puis des Etats-Uniens (3%), et des citoyens venus du monde entier et notamment de pays producteurs de pétrole (Venezuela, Arabie Saoudite, etc). Nous avons reçu également la visite de près de 2000 habitants de Fort McMurray. Certains nous ont écrit personnellement, pour nous soutenir ; d’autres nous ont critiqué sur des radios locales ; d’autres encore nous ont répondu sur leur blog ou pages Facebook. La presse locale a également relayé, de manière plutôt positive au final, notre expérience. Enfin, un site d’offres d’emplois bien connu a fait de la promotion de Fort McMoney pour attirer… des travailleurs à Fort McMurray.

Enfin, en quoi consistera la deuxième phase de Fort McMoney ?
L’expérience de la partie 2, en ligne le 26 janvier, sera notamment enrichie de missions inédites et de contenus exclusifs. Des ajustements (navigation notamment) seront apportés, faisant écho aux remontées des joueurs de la partie 1. Quant à la 3e phase, elle débutera le 24 février.

Propos recueillis par Mathieu Perrichet.

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